
Jean-Pierre Biron.
Inconnu au bataillon, right ? Jusqu’au 4 mai dernier, il était “conseiller spécial” auprès du ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterrand - celui qui s’est réjoui, suite à la victoire de François Hollande, de pouvoir à nouveau “faire des grasses matinées”. J’ai peine à croire que son activité de ministre l’ait empêché de dormir… Toujours est-il qu’à la veille de l’élection, sentant le vent socialiste souffler sur la Bastille et les Bons Enfants, il a bien fallu recaser les plus proches collaborateurs, les conseillers spéciaux dont on ne sait guère quels conseils ils prodiguent.
En la matière, Jean-Pierre, il a décroché le gros lot. Tenez-vous bien, il a été nommé à la présidence de la commission spécialisée de terminologie et de néologie au ministère de la Culture et de la Communication. CSTN-MCC. Quand j’ai lu l’entrefilet dans la Lettre du Spectacle ce matin, j’ai cru à une blague. Et puis j’ai tapé “commission spécialisée de terminologie et de néologie au ministère de la Culture et de la Communication” (c’est hyper long à taper) dans Google. Sans surprise, c’est un article sur Wikipédia qui m’a éclairée : “En France, les commissions spécialisées de terminologie et de néologie ont pris la suite des commissions de terminologie et de néologie qui avaient pour mission depuis 1972, au sein de chaque ministère, de formuler des recommandations pour l’usage de termes relatifs à un secteur donné. L’organisation et les activités de ces commissions sont soumises au régime du décret du 3 juillet 1996 relatif à l’enrichissement de la langue française.” J’ai relu plusieurs fois. Là encore, j’ai cru à une blague.
J’ai poursuivi ma lecture :
“Au sommet de ces commissions se trouve la commission générale de terminologie et de néologie, créée en 1997 et rattachée au Premier ministre. Elle a mis au point un Vocabulaire de l’informatique et de l’internet.
Le suivi du travail et la préparation des séances d’une commission sont assurés par un haut fonctionnaire de terminologie, avec un service désigné pour l’assister, notamment pour les tâches de secrétariat et la diffusion des travaux.
Parmi les commissions spécialisées de terminologie, on peut citer par exemple :
- la Commission Spécialisée de Terminologie du Ministère des Affaires étrangères, qui a mis au point une liste de transcriptions pour les noms de pays et de capitales du monde dans l’arrêté du 4 novembre 1993,
- la Commission Spécialisée de Terminologie et de Néologie de l’Informatique et des Composants Electroniques qui intervient sur la terminologie informatique
L’Académie française participe aux délibérations des commissions spécialisées de terminologie et de néologie. Les arrêtés qu’elles rédigent ne peuvent pas être publiés sans son accord au moins tacite. La délégation générale à la langue française et aux langues de France assure le secrétariat de la commission générale.”
Wow. Il s’est vraiment trouvé un placard doré le Jean-Pierre.
La commission générale de terminologie possède un site web, au graphisme hyper funky, FranceTerme où l’on peut découvrir les termes et néologismes proposés par les différentes commissions. Dans un esprit très “web 2.0”, l’internaute est même invité à participer, lui aussi, “à l’enrichissement de la langue française en déposant (ses) suggestions dans la boîte à idées”. Et il peut lire le mot du mois. En ce joli mois de mai, c’est “l’hydrolienne, l’éolienne sous l’eau. Elle éveille notre imagination, notre esprit s’envole - mais, au nom d’un froid réalisme, concédons que sous l’eau nous ne verrons pas grand-chose…” Encore une blague ? Elle est pas super fun l’hydrolienne ?

J’entame alors une plongée fascinante dans le grand monde de la langue française.
livre-éclair, n.m.
Domaine : édition et livre
Définition : ouvrage lié à un sujet d’actualité, qui est écrit et publié dans de très courts délais.
Equivalent étranger : quick book (en)
Un exemple ? L’ouvrage François Hollande. De la Corrèze à l’Elysée : les coulisses d’une victoire, de Corinne Delpuech et Christine Poujet, imprimé dans la nuit du 6 mai et “remis le 7 mai à 5 heures du matin aux responsables des revues de presse des TV et radios : un exploit technique et éditorial, mais aussi journalistique” (peut-on lire sur le site d’Eyrolles).
film biographique ou biofilm, n.m.
Domaine : cinéma, audiovisuel
Définition : désigne un film illustrant la vie et l’oeuvre d’un personnage célèbre
Equivalent étranger : biopic (en)
Un exemple ? La Môme, of course ! (je ne l’ai pas vu…)
J’arrête là. Très vite, une évidence : il s’agit de contrer les anglicismes. De bouter la langue de Shakespeare hors de l’hexagone. Out of here les “coach surfing”, “speed dating” et autre “prime time”, la commission de terminologie et de néologie is tracking you ! Les nouvelles technologies et le monde du cinéma et de l’audiovisuel sont d’ailleurs l’un des domaines où l’activité de la commission est la plus intense.

Pour preuve cette publication Vous pouvez le dire en français dédiée aux petit et grand écrans. Le fameux “prime time” ? Heure de grande écoute. “Jingle” ? Indicatif. “Teaser” ? Accroche. “Home cinema” ? Cinéma à domicile ou cinédom (si, si, je vous jure). “Guest star”. Vedette invitée (vedette, really ?). “Talk show” ? Débat-spectacle ou émission-débat. Je vous laisse le soin de feuilleter la publication pour cerner la différence entre les deux termes. Anyway, boring as hell (chiant comme la pluie dans la langue de Molière) et totally old school. Le clou de Vous pouvez le dire en français, c’est la petite mention : “Ces termes, qui ont peu surprendre en français au moment de leur publication, font aujourd’hui partie de notre vocabulaire courant.” You’re kidding right ? LOL. Pardon. Vous plaisantez hein ? MDR. Si vous avez envie de vous amuser un peu, tous les numéros de Vous pouvez le dire en français sont en ligne ici.
Sur certaines recommandations, je me suis moins marrée. Un sort particulier est réservé au terme “gender”. “L’utilisation croissante du mot genre dans les médias et même les documents administratifs, lorsqu’il est question de l’égalité entre les hommes et les femmes, appelle une mise au point sur le plan terminologique”, peut-on lire. Ah ah. “On constate en effet, poursuit l’article, notamment dans les ouvrages et articles de sociologie, un usage abusif du mot genre, gender, utilisé notamment en composition dans des expressions telles gender awareness, gender bias, gender disparities, gender studies…, toutes notions relatives à l’analyse des comportements sexistes et à la promotion du droit des femmes. Le sens en est très large, et selon l’UNESCO, « se réfère aux différences et aux relations sociales entre les hommes et les femmes » et « comprend toujours la dynamique de l’appartenance ethnique et de la classe sociale ». Il semble délicat de vouloir englober en un seul terme des notions aussi vastes.” Argh. Je m’étrangle un peu là. Plus loin : “Or, en français, le mot sexe et ses dérivés sexiste et sexuel s’avèrent parfaitement adaptés dans la plupart des cas pour exprimer la différence entre hommes et femmes, y compris dans sa dimension culturelle, avec les implications économiques, sociales et politiques que cela suppose.” Oups. Et la commission générale d’en conclure, magnanime : “La Commission générale de terminologie et de néologie recommande, plutôt que de retenir une formulation unique, souvent peu intelligible, d’apporter des solutions au cas par cas, en privilégiant la clarté et la précision et en faisant appel aux ressources lexicales existantes.”
Petite tentative de mise au point en réponse à cette recommandation publiée au Journal officiel du 22 juillet 2005. Non, le gender dans son acception anglo-saxone et dans le cadre des gender studies (dont l’auteur de cette recommandation - un homme, possibly maybe ? - n’est manifestement guère familier) ne désigne pas exclusivement le sexe biologique. Les gender studies ont justement révolutionné la pensée du genre en soulignant combien celui-ci n’est pas exclusivement ni naturellement lié au sexe biologique. Non, le gender ne concerne pas exclusivement la question du sexisme dont sont victimes les femmes, ni la promotion de leurs droits. Les gender studies s’attachent à montrer combien les questions du genre, de l’identité sexuelle, des droits et de la dignité de chacun concernent autant les hommes que les femmes - et sont problématiques pour tous.
J’ai donc envie d’encourager vivement les membres de la CSTN-MCC et de l’Académie Française (antre de la parité, c’est bien connnu) à lire Simone Beauvoir et Judith Butler (ils peuvent commencer par le billet du 7 octobre). Come on Jean-Pierre : it’s working time !